Mode : à Marrakech, Dior s’ouvre sur l’Afrique

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Lundi 29 avril, la maison Dior a investi le palais El Badi de Marrakech pour son annuel défilé Croisière. L’occasion de mettre à l’honneur la créativité et le savoir-faire de créateurs africains, notamment avec de somptueux imprimés wax.

Pour son défilé croisière 2020, Dior et Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de la mode femme, ont choisi Marrakech : « pour moi, cette ville est le point de rencontre entre les cultures européennes et africaines ». Une ville que l’histoire de la mode associe spontanément à Yves Saint Laurent dont la marque appartient aujourd’hui au groupe Kering, rival de LVMH, propriétaire de Christian Dior. Un paradoxe atténué par le fait que le même Yves Saint Laurent a été directeur artistique de Dior de 1957 à 1960 avant de fonder sa griffe. Une dizaine de ses créations pour Dior ont d’ailleurs fait l’objet d’une exposition éphémère, le soir du dîner de bienvenue.

Une autre histoire lie Dior avec le Maroc. Dans les années 1950, Monsieur Dior s’associe à une maison de couture marocaine, Joste, qui réalise sur place les dessins du couturier pour une clientèle locale. Lucky, un des mannequins favoris de la maison, a laissé dans les archives quelques clichés d’elle à Casablanca. Epoque oblige, un tee-shirt au nom du mannequin a été offert aux influenceuses invitées qui se sont empressées de le poster sur les réseaux sociaux. Cette application à tisser des liens entre le lieu du défilé et la maison ne va pas sans quelques incongruités. Le compte Instagram de Dior évoque, parmi les noms célèbres associés au Maroc, l’écrivain Albert Camus (cité comme admirateur et visiteur de Marrakech). Or, c’est un autre pays du Maghreb, l’Algérie, qui a nourri l’histoire de l’auteur de L’Etranger.

Reste que l’évènement est particulièrement spectaculaire. Dîner aux chandelles dans une des cours du palais de la Bahia – somptueux édifice mauresque du XIXe siècle aujourd’hui transformé en musée –, visite très privée de la villa Oasis (la résidence d’Yves Saint Laurent et de son compagnon Pierre Bergé), défilé dans les ruines majestueuses du palais El Badi, concert de Diana Ross en guise de dessert… Ces efforts s’expliquent par le poids des collections « croisière », celles qui sont les plus rentables pour les marques. Ainsi, depuis une décennie, les grands noms du luxe se livrent à une bataille officieuse pour proposer « l’événement croisière » le plus somptueux et photogénique. Dior, qui ouvrait ce 29 avril la saison 2020, se devait de tenir son rang.

Dior, croisière 2020 YOUSSEF BOUDLAL / REUTERS

Tissu wax et hommage à Mandela

A la tombée du jour, entre deux averses et sous le regard placide des cigognes perchées sur les ruines du palais El Badi, un chemin de torches guide les invités entre les murs imposants. Sur la pièce d’eau de la cour, des bougies flottantes plongent la scène dans une lumière mordorée qui ferait le bonheur des grands peintres orientalistes. Dans la collection, on reconnaît tout d’abord les formes chères à Maria Grazia Chiuri (jupons plissés, grands cabans sans doublure, robes bustier longues, denim et tenues de travail) et on admire des tissus, broderies et motifs somptueux.

Mais pour ce nouveau cru, Maria Grazia Chiuri a aussi voulu multiplier les collaborations, chaque invité ayant carte blanche pour réinterpréter des codes Dior. Uniwax, une société basée à Abidjan, cosigne des tissus wax (un matériau imprimé sur ses deux faces rendu célèbre en Afrique de l’Ouest mais dont les origines se trouvent en réalité en Indonésie) qui interprètent les motifs toile de Jouy, signatures de Dior. Le célèbre designer d’Abidjan Pathé Ouédraogo, connu sous le nom de Pathé’O et notamment pour avoir habillé Nelson Mandela, a imaginé une chemise et une jupe à l’effigie du leader sud-africain. La créatrice anglo-jamaïcaine, Grace Wales Bonner, gagnante du prix LVMH en 2016 a imaginé sa propre version du New Look, silhouette iconique de la maison, composée d’une veste à taille fine et d’une jupe corolle ample, réinterprétée grâce à des techniques de crochet et de broderie afro-caribéennes. L’artiste afro-américaine Mickalene Thomas est connue pour ses collages, réflexion sur la beauté, la féminité, la représentation des femmes noires. Pour la collection, elle a revisité cette même silhouette New Look avec des broderies versions « 3D » de ses compositions colorées.

Finalement, dans ce défilé, le Maroc, pays aux très nombreuses traditions textiles ancestrales, est relégué aux accessits. L’association locale Sumano qui préserve des savoir-faire artisanaux millénaires a réalisé les coussins imprimés qui décorent le lieu du défilé, la vaisselle du dîner d’accueil, et le tissu du grand manteau-cape qui ouvre le show. Ce mélange hétéroclite a un sens pour la créatrice : « Aujourd’hui la mode, c’est plus que des vêtements. Pour les marques, impossible de ne pas prendre en compte des sujets comme l’appropriation culturelle ou le post-colonialisme. Dans une entreprise aussi globale que la nôtre il nous paraît important de s’ouvrir aux expériences et aux points de vue différents culturellement. De cette façon, on change de perspective sur nos propres codes esthétiques et créatifs. »

On peut en revanche regretter qu’à force de picorer ses références sur tout le continent, la créatrice romaine donne parfois l’impression que l’Afrique n’est qu’une seule entité, sans nuance ni diversité. Ces nombreuses collaborations viennent en tout cas illustrer le fait que la mode ne peut plus se contenter de ses vielles recettes concoctées dans ses capitales traditionnelles (Paris, Milan, New York ou Londres) ; la vision et les richesses d’autres cultures ont beaucoup à apporter à cette industrie globale.